Passage au Pranayama

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« Agir (sur le souffle) c’est prendre contact directement avec la partie cachée de notre être et ouvrir au discernement des zones demeurées obscures pour la plupart des hommes. C’est se mettre volontairement en situation pour appréhender, pour « voir du dedans » le substrat informel de la nature et sa puissance énergétique. »

La Voie du Yoga – Jean Papin

En yoga, beaucoup de personnes prétendent que de se tordre dans tous les sens rend heureux. Certes, les fléxions arrières, quand on arrive à les faire, rendent euphoriques; les torsions désintoxiquent le sang et le corps; la posture sur la tête calme le système nerveux. Tout cela est scientifiquement prouvé, donc à priori, c’est vrai.

Mais comme beaucoup de professeurs se tuent à le dire, moi comprise, la pratique posturale n’est qu’un des 8 piliers qui constituent le yoga :

1 . YAMA : commandements moraux universels (la non-violence, la vérité, ne pas voler, la retenue, et ne pas amasser)

2. NIYAMA : la purification de soi (pureté du corps et de l’esprit, le contentement, l’effort conscient et constant, l’étude de soi, la consécration)

3. ASANA : la pratique posturale pour préparer le corps à la pratique du pranayama et de la méditation

4. PRANAYAMA : le contrôle du souffle et de l’énergie vitale par la rétention du souffle

5. PRATYAHARA : le contrôle des sens ou l’intériorisation

6. DHARANA : la concentration

7. DHYANA : la contemplation ou méditation

8. SAMADHI : l’état de « supraconscience », l’éveil

J’ai toujours vu les piliers comme des étapes que l’on franchit au fur et à mesure des années de pratique. On ne saute pas d’étape sans conséquences. Si l’on pousse trop le corps en pratique posturale par exemple (donc si on décide de « sauter » l’étape de Yama qui demande un discernement personnel, de ne pas se faire violence, de ne pas se mentir, de se contenter de ce qui est…) il est inévitable de se blesser. Retour à la case départ. On repart sur les principes des Yama et des Niyama, on se remet en question, on se pose pour comprendre, et apprendre de nos erreurs.

Le 4ème pilier est le PRANAYAMA, ou le contrôle du souffle et de l’énergie vitale. Et logiquement, une fois que l’on a fait face à ses démons en Yama, corrigé notre comportement face aux autres et au monde (Niyama), et préparé le corps à tenir en position du lotus pendant de longues minutes voire des heures en pratiquant les Asanas,  on devrait pouvoir passer à la pratique du pranayama.

Que les choses soient claires : je suis encore loin de la 3ème série (ou de l’éveil !). Il me reste beaucoup à apprendre dans ma pratique posturale, et il m’arrive encore souvent de revenir sur les Yama et Niyama lorsque je transgresse certains des principes en mangeant un jambon-beurre par exemple. Il ne s’agit pas d’être « puriste » ou stricte. Mais juste de se poser des questions constamment, afin d’arriver à une meilleure compréhension de soi, et surtout une acceptation de soi.

Le processus ne se fait jamais d’une traite. C’est un apprentissage constant. On ne pratique pas parce qu’on est parfait ou parce qu’on souhaite le devenir. On pratique parce que quelque part au fond de nous même on se cache; et une fois cette facette de nous-même révélée au grand jour, il faut apprendre à vivre avec dans l’acceptation et l’humilité. Oter le masque, cesser de se mentir. C’est accepter sa nature propre.

J’en suis arrivée à me mettre à la pratique du Pranayama sous la tutelle de Sri BNS Iyengar à Mysore. Pour diverses raisons que je partagerai au fil du temps sur ce blog, ma pratique posturale dAshtanga Vinyasa ne me convenait plus. Je m’étais blessée, fais un retour à la case départ, repris une pratique plus douce, me suis remise en question, et en fin de compte j’ai compris qu’après 13 ans de focalisation « physique », il était temps de me « détacher » des asanas le temps d’explorer l’étape suivante. (l’article est ici).

 

BNS Iyengar est célèbre à Mysore et dans le monde pour avoir suivi l’enseignement de Krishnamacharya le « gourou des gourous » et de Pattabhi Jois, fondateur de l’Ashtanga Vinyasa. Certains disent que c’est un des derniers « grands » de ce monde. Mais à mon sens avant de faire ce genre supposition, surtout dans le monde du yoga qui prétend « faire fondre le gras », « changer la vie », « sauver les gens » et j’en passe, il est primordial de revenir sur l’historique de la pratique moderne (que j’ai tenté de résumer avec le plus de délicatesse possible : ICI )

Du haut de ses 91 ans, BNS Iyengar est un homme très touchant. Même quand il crie sur ses élèves parce qu’ils ne font pas les exercices correctement, très vite, il sourit et dit « Je ne vous crie pas dessus pour vous faire peur. Voyez moi comme votre père. Je ne veux que votre bien. »

Il enchaîne plusieurs cours en même temps et passe d’une salle à l’autre sans jamais (ou rarement) se tromper dans le compte des exercices. On a beau entendre dire qu’il est trop vieux, la preuve en est  qu’il connait sa discipline et sait toujours l’enseigner.

Mais…

Malgré mon enthousiasme d’être de retour à l’école, crayon à papier et cahier en main, les explications de mon maître m’ont laissée extrêmement perplexe.

La pranayama c’est la rétention du souffle. On contrôle l’énergie vitale, le prana, en retenant sa respiration, afin de purifier les nadis (les canaux dans lesquels circule l’énergie vitale).

La pratique posturale est l’éducation du corps, celle du pranayama l’éducation de l’âme. Jusque là tout va bien.

Tout se corse (dans mon cas) lorsque BNS nous explique que l’éveil, le Samadhi, c’est la réalisation et l’unification avec Dieu et que le pranayama est le mode de communication entre l’homme et Dieu. Pire encore, lorsqu’il nous explique les bénéfices de Nadi Shodhana (la respiration alternée)… L’exercice permet la purification des systèmes sanguin, osseux, nerveux, respiratoire et des nadis. Cette purification est nécessaire afin d’atteindre… le paradis et ainsi briser le cycle des renaissances (un des principes fondamentaux de l’Hindouisme).

A partir de là, la notion de paradis et d’enfer est mentionnée tous les jours. Pour l’exercice de Shakti Chalana, si la kundalini (ou l’électricité cosmique qui réside à la base de notre colonne) est façonnée constructivement, nous atteindrons le paradis. Sans quoi, c’est l’enfer assuré. Il ne mentionne jamais les effets ressentis lors de nos pratiques : la tête qui tourne, des tremblements, parfois des nausées, et même des évanouissements. La pratique est puissante, certes, mais nous la pratiquons un peu à l’aveugle.

Un autre cours tourne autour des 5 pêchés capitaux que Dieu ne pardonne pas :

  1. Tuer un adepte
  2. Tuer une femme
  3. Tuer une vache
  4. Se faire avorter après 100 jours
  5. Voler de l’or

Notre maître, assis sur sa chaise, sourire aux lèvres, continue en disant « Gold you shall never steal. Silver ? Yes, no problem. But gold ? Never. » (« Vous ne devez jamais voler de l’or. L’argent, pas de problème, mais jamais de l’or. »)

Mon esprit s’agite en voyant autour de moi, les « disciples » qui prennent note sans broncher; certains, bindi au front et mala enroulé au poignet hochent même la tête. Sur douze élèves, nous sommes trois à pouffer de rire. Mais on ne s’attend pas à ce qui va suivre. BNS se redresse, et poursuit :

« Dieu ne pardonnera jamais ces 5 pêchés. Mais en tant que yogi il y a une issue. Pratiquez Shakti Chalana tous les jours 10 fois et vous serez guéris de ces pêchés. »

Pendant un temps, je rentre de cours un brin vexée. Je ne compte pas devenir Hindou, et ces principes ne me parlent que très peu. Je décide donc d’étudier la science du yoga et plus particulièrement du pranayama, de trouver une explication concrète. Car personnellement les pêchés, se repentir, et prier Dieu ne sont pas des choses sur lesquelles je m’appuie. Encore moins pratiquer des exercices qui accélèrent mon rythme cardiaque et m’amène de peu à m’évanouir sans en comprendre les effets physiques et surtout scientifiques.

Progressivement je trouve. Le paradis, l’enfer, l’idée de transgresser des « lois » et des « règles », je connais bien en fait. Intérieurement. J’ai déjà senti une sorte de « paradis » en moi même. Et j’ai déjà baigné dans mon propre enfer. J’ai déjà transgressé mes propres règles et mes propres « lois » en sachant tout le long que je me faisais du mal (je ne reviendrai pas sur le jambon-beurre…)

J’en suis arrivée à la conclusion que la notion de paradis et d’enfer n’ont de sens pour moi que si je l’applique à ma propre personne et non pas à un au-delà dont je ne connais rien et que je perçois plutôt comme un mythe réconfortant mais dénudé de sens concret.

La pratique du pranayama peut rendre euphorique, calme, serein, joyeux, léger, et permettre de se retrouver. Nous purifions peut-être bien nos systèmes sanguins, respiratoires, osseux, nerveux et nos 72000 nadis, il en reste qu’au fond de soi, on créé un espace vide de jugement, un terreau fertile, duquel peut pousser, par la pratique et la détermination, cette fameuse acceptation de ce qui est : notre nature profonde, qui à mon humble avis, n’a jamais prétendu être parfaite.

Je tiens à ajouter que je ne juge pas l’enseignement de BNS Iyengar comme étant faux. Je pense que c’est un maître qui enseigne ce qui l’anime et ce en quoi il croit depuis toujours. Il en reste que pour ceux qui ne sont pas nés dans un cadre Hindou, et pour qui les principes de cette religion sont complètement étrangers, un tel enseignement peut malheureusement très vite pousser certains à s’abonner à des croyances qui ne feront, à mon sens, que les éloigner de leur nature propre. Choisir un prénom indien et adhérer à Krishna, Vishnu ou Shiva en tant qu’Occidental pratiquant le yoga, n’est-ce pas quelque part porter un masque ? Il est important de toujours remettre les choses en perspective, de continuellement s’éduquer et de se remettre en question. Ne pas adhérer. Ne pas « suivre », mais rester en contact avec nous-même; même si ce « nous » est sombre, et si je puis dire, SURTOUT s’il est sombre. Sans relâche.

Vous trouverez une interview de BNS Iyengar par mon cher ami Marco ici (je vous recommande d’ailleurs de suivre son blog) :

http://www.path2yoga.net/2015/04/interview-bns-iyengar-ashtanga-yoga-teacher-mysore.html

 

 

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