La Pensée Relou du Jour (PRJ)

 Je suis (trop) souvent  prise en otage par mes pensées; même si je suis professeur de yoga, et que je passe la plupart de mon temps à apprendre des techniques pour y remédier, je m’emmêle (trop) souvent dans mes propres réflexions. Certaines pensées me passent, dieu merci, mais parfois l’une d’entre elles s’installe confortablement dans un replis de mon cerveau et se met à chanter faux et très, très fort.

 

LA PRJ du moment: La Formation de Professeurs de Yoga

C’est en fait une pensée récurrente qui surgi plusieurs fois par semaine, dès que mes yeux se posent sur un nouveau post Facebook annonçant un Teacher Training de 30 heures, un weekend intensif pour devenir prof, le « booty yoga training », ou encore le « yoga detox pour maigrir ». J’ai beau respirer un grand coup et chercher l’acceptation totale, je n’y arrive pas.

L’authenticité du yoga semble doucement s’effacer sous le poids de la consommation de masse, la modernisation, et surtout l’adaptation de valeurs Indiennes par l’Occident. Il devient difficile de savoir quel yoga est authentique, et beaucoup de novices ne savent pas qu’à la base, le yoga était une série de postures utilisée pour rendre la position de la méditation la plus confortable possible. Le yoga a connu une grande transformation en 100 ans; il est arrivé en Occident, grâce en autres à BKS Iyengar, il est devenu dynamique, et éventuellement à la mode. On ne sait pas non plus quel âge a réellement le yoga, certains disent 5000 ans, d’autres 2500 ans, et mon professeur à Bombay m’assure quand à lui que la pratique a plus de 700 000 ans.

 

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Le Yoganja, ou la formule express pour atteindre le Nirvana par le biais du cannabis.

Le truc qui m’insupporte un peu c’est cette façon d’être dans l’acceptation totale genre « c’est son choix, qu’il soit béni, c’est son chemin », certes c’est vrai mais faut pas déconner, il y a des choses aberrantes qui méritent d’être mises en avant. Ma grand-mère ne se remettrait pas de savoir qu’il y a des cours de yoga en version « rave » où tout le monde se peint le corps avec des couleurs phosphorescentes et pratique des asana au son de la techno… Je veux bien croire que certains se sentent revivre en faisant ça, mais j’aimerai bien qu’on  arrête d’utiliser le yoga à toutes les sauces sous prétexte qu’on ne doit pas juger, qu’on doit être calme et cool.

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Hilaria Baldwin, qui a lancé la mode des concours de photos de yoga sur Instagram, ici en posture du poisson sur sa cuisinière

« Il faut admettre que cette popularité, bien qu’elle soit le signe d’une aspiration réelle à un dépassement de soi par les méthodes que le yoga est susceptible d’apporter, ne vas pas sans une déformation croissante. N’importe qui, pourvu qu’il soit doué de souplesse physique, d’énergie et d’un peu de bagout, peut s’improviser en six mois « professeur de yoga », et le yoga de consommation courante auquel on aboutit n’est rien d’autre qu’une gymnastique de bonne santé. Il ne s’agit pas d’en contester les effets bénéfiques sur le psychisme d’individus voués à la station assise prolongée, et soumis à tant de tensions nerveuses et à l’action débilitante du confort moderne, mais de regretter qu’elle soit si éloignée de ce qu’est originellement et dans sa complétude le Yoga. » Tara Michaël, Les Voies du Yoga

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De nos jour, la formation de professeurs de yoga est avant tout un business. Personne ne va aller appeler le prof dont vous avez écrit le nom sur votre feuille d’inscription, on ne vous demandera pas de faire une démonstration d’asana, et on ne vous fera aucun contrôle d’entrée pour tester vos connaissances en philosophie ou en Sanskrit. En gros, tout le monde peut aujourd’hui devenir professeur de yoga ou du moins ceux qui ont entre 3000€ et 16000€ à dépenser pour un mois de cours intensifs de yoga, un brin de philo et d’anatomie et parfois un peu de sanskrit mais surtout pour avoir le nom d’un studio ou d’un professeur (rarement indien) de grande renommée imprimé sur un papier qui malheureusement ne vaut absolument rien (sauf aux yeux de certains gérants de studios). Et ça je trouve, en tant qu’Indienne (certes moitiée mais ma moitiée elle peut parler TRES fort), c’est simplement une insulte à une science de vivre millénaire. Une formation ne fait de personne un ou une professeur de yoga; c’est avant tout la pratique, et l’expérience de cette pratique qu’une personne fait qui pourra éventuellement faire de lui ou d’elle un enseignant(e).

 

 

Voici mon avis… Je sais que mon honnêteté concernant ce sujet a pu par le passé heurter certaines personnes pleines d’enthousiasme à l’idée de faire une formation pour devenir professeur, il en reste pas moins que sans prendre un minimum de recul, nous sommes tous en train de dévaloriser l’essence du yoga, au point d’en faire une excuse pour se gonfler l’ego.

  • La pratique: il vous faut pratiquer un minimum avant de pouvoir débuter une première formation (et il faut en faire plusieurs tout le long de sa vie). Il faut que vous fassiez l’EXPERIENCE du yoga à tous les niveaux. C’est pas juste quand enfin vos ischo-jambiers sont assez assouplis pour faire un bel Hanumasana que c’est bon. Vous vous engagez à enseigner un ART DE VIVRE millénaire, c’est pas n’importe quoi, donc avant tout il faut le VIVRE. D’après moi, une pratique de 5 ans minimum est nécessaire avant de se lancer dans une formation. Par exemple à l’Institut Iyengar de Pune en Inde, il est indispensable d’avoir un minimum de 8 ans de pratique Iyengar pour pouvoir suivre les cours. C’est parfois frustrant, mais je trouve que c’est logique.

  • Votre mode de vie va évoluer avec votre pratique et va vous pousser à passer plusieurs étapes de changement radicaux : votre alimentation, vos habitudes de tous les jours, vos relations, la remise en question est continue. Personne ne naît illuminé(e). Le travail est long, difficile et extrêmement personnel; aucun formateur ne fera ce travail pour vous.

  • Vous devez vous être mis face à votre égo. Les profs « sunshine » qui se font applaudir en cours ou qui font des pubs pour vendre des leggings à 100€ c’est juste pas possible. Apprenez à atténuer l’égo, ou en tous cas mettez vous à l’écoute du votre et essayer de rester humble avant d’entreprendre d’enseigner quoi que ce soit à autrui. Le fait d’enseigner ne fera pas de vous une personne « meilleure que », « plus éveillée que », « supérieure à », « plus jolie que »…etc. L’enseignement devrait vous rendre plus « vrais », et la pratique vous apprendre que nous sommes tous égaux et surtout humains.

  • Vivez votre vie selon les principes du yoga, soit les 8 membres de l’Ashtanga: Nama, Niyama, Asana, Pranayama, Pratyahara, Dharana, Dhyana, et Samadhi. N’allez pas vous dire que ça ne sert à rien de faire cela, sans quoi vous ne faites pas du yoga. L’Asana n’est qu’un des 8 membres, pris seul il n’a aucune valeur autre que de faire gonfler votre égo ce qui va à l’encontre des principes du yoga.

    Vous pouvez ne pas être d’accord. (C’est votre choix, votre chemin….!) Mais ne trouvez-vous pas qu’il est difficile de dénicher des professeurs authentiques? Des personnes vraies, qui ne font pas un spectacle lors de la pratique mais qui sont réellement là pour vous guider sur votre chemin et surtout qui sont humbles?

« A teacher who is soft is not a teacher. A teacher who does not connect is not a teacher. So the character of teachers should be known. All cannot be teachers. They can teach but not in the real sense of a teacher. Teaching demands friendliness, compassion, indifference and anger. All these qualities should be to train the students in the right direction. »

– BKS Iyengar, Australian convention ’92.

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Je pense qu’il est important de pouvoir enseigner sa propre expérience du yoga et non pas les grandes lignes basiques de la philosophie, de l’anatomie, le nom des postures en sanskrit etc… En un, deux ou trois ans de pratique, est-ce que vous avez déjà eut le temps de comprendre la posture sur la tête ? Pas physiquement, mais psychologiquement ? La peur qui vous bouffe au moment où vous posez la tête au sol, que vous sentez vos cervicales qui se tartinent contre le tapis, cette image de vous en fauteuil roulant avec un filet de bave qui vous coule dans le cou, parce que vous avez fait une mauvaise chute ? J’exagère, bien sur, mais je vous raconte ce qui me passait moi par la tête quand j’apprenais à tenir sans le mur. Avez-vous pris le temps de poser la tête correctement au sol, de sentir vos appuis, d’allonger le dos, et surtout de respirer pleinement AVANT même de monter ? Avez vous entendu votre égo qui vous disait « mais monte, bordel, monte ! Et après prend une photo pour Instagram, ça sera tellement cool ! Sinon… t’es nul(le) ». Bien sur qu’on aimerait tous monter sur la tête et redescendre en lotus et faire un saut en arrière pour faire un Vinyasa, mais dans quel but ? N’est-ce pas bien plus fascinant d’essayer de comprendre pourquoi on pense que ça serait cool, pourquoi on se sentirait si bien de faire ça, et pourquoi on a envie de le montrer ? Il n’y a pas ici de jugement. Se montrer ça peut très très bien et faire beaucoup de bien, se donner de la confiance. Mais montrons-nous avec honnêteté :

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Photo par Thomas Lang

J’ai personnellement galéré avec la posture sur la tête parce qu’aucun de mes profs n ‘a jamais sû me l’enseigner sans me faire peur. Et dorénavant je ne l’enseigne pas comme l’ont fait mes profs en formation, je l’enseigne comme j’aurai aimé qu’on me l’enseigne. J’ai pris mon expérience personnelle de ma pratique, et je l’ai transmise. Et je pense que c’est, en tous cas en ce qui me concerne, la façon la plus honnête d’enseigner et de transmettre le yoga que je pratique quotidiennement.

Si vous faites le choix de suivre une formation faites-le dans la réalité: vous choisissez une pratique de vie millénaire, autrefois enseignée de maitre en disciple. Faites l’expérience de cet art de vivre, puis formez vous, non pas dans le but d’enseigner, mais de pratiquer pour vous même. Car peut être que vous enseignerez quelques temps, peut être même des années, mais votre pratique à vous continuera et c’est le plus important. Votre pratique avant tout. L’expérience que vous en faites pourra éventuellement faire de vous un bon enseignant qui viendra en aide aux autres. Sans quoi vous faites une formation vide de sens, alors que le yoga est un art riche, quelque chose de magique lorsqu’il est enseigné avec pureté et honnêteté.

“Practice isn’t the thing you do once you’re good. It’s the thing you do that makes you good. In fact, researchers have settled on what they believe is the magic number for true expertise: ten thousand hours.”
Malcolm Gladwell, Outliers: The Story of Success

Durant ma seconde formation de yoga, on m’a demandé pourquoi je voulais devenir professeur. Quand j’ai répondu « Pour sauver le monde », tout le monde autour de moi a rigolé. Mais j’étais honnête bien que je ne souhaite pas me lancer dans une grande épopée pour sauver l’humanité toute entière. Le changement commence par nous. Il nous faut d’abord changer notre comportement, notre façon de faire avant tout. J’espère juste que je peux transmettre un peu de mon chemin « yogique », à celles et ceux qui souhaitent m’écouter et m’entendre mais surtout celles et ceux qui souhaitent réellement se mettre à l’écoute de leur propre voix intérieure, celle qui en chacun de nous, nous supplie d’arrêter de faire semblant.

 

Je vous laisse avec un petit « Ganesh is so fresh » parce que juste, c’est drôle.

 

 

 

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