Seva: au service des mourants à Calcutta

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Le mot Sanskrit Seva se traduit par « selfless service » ou le travail fait ou donné sans attente de retour ou de paiement. Dans l’Inde ancienne, la pratique du Seva faisait partie intégrante du développement spirituel. C’est un acte qui bénéficie tout le monde.

Le Seva est quelque chose dont j’ai toujours voulut faire l’experience en Inde, auprès des plus démunis. Aider, aimer, c’est dans ma nature. Je ne peux pas m’en empêcher. C’est une energie qui me parcourt tout le temps, et qui ne me demande aucun effort, Aller à la Maison de Mère Théresa était un projet de longue date. Pas pour me recuillir devant sa tombe, ni prier le bon Dieu, mais pour y obtenir le billet qui allait me permettre de passer quelques heures auprès des mourants à Kalighat, un hospice ouvert par Mère Thérésa en 1952.

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J’y ai passé quelques heures formidables. Même si le lieu est glauque: des rangées de lits et de femmes tondues comme des prisonnières afin d’éviter les poux, leur corps maigres et secs, leur peau rugueuse, parfois même criblée de plaies bandées. Quand je suis arrivée j’étais seule devant une trentaine de femmes, certaines à moitié nue; les soeurs étaient occupées à autre chose. Timidement je me suis approchée, m’efforçant de ne pas me sentir mal à l’aise devant ses 30 paires d’yeux qui me fixaient. J’ai eut le réflexe de sourire, et une femme m’a fait signe de l’aider à se lever. En m’approchant une autre m’a pris la main en souriant. J’ai tout de suite serré la sienne; un bref moment de chaleur, ses yeux scintillant d’un coup. Elle a porté ses mains en prière à son front et m’a salué. C’était tout, juste un toucher et un regard plein de tendresse.

Puis une femme, plus âgée, qui ne semblait pas se rendre compte que sa robe était tombée à terre et qu’elle était assise, nue, m’a appelé « Didi! ». Je l’ai recouverte, ai refermée sa robe; elle a pris ma main et la mise sur son dos. J’ai passé quelques minutes à masser ses petites épaules et à peine terminée que d’autres me tendaient leur main pour que je fasse pareil avec elles. J’ai dû masser une dizaine de femme, la plupart me remerciaient d’un petit sourire avant de s’allonger sur leur lit. Aucune ne parlait un mot d’Anglais.

Men being cared for at the Home for the Destitute. Calcutta, India. 1981 © M.Kobayashi/Exile Images

Men being cared for at the Home for the Destitute. Calcutta, India. 1981 © M.Kobayashi/Exile Images

Puis j’ai dû nourrir une femme qui semblait être entre la vie et la mort. Son regard semblait très loin, elle ne pouvait pas se redresser seule. Mais elle a mangé tout son plat de riz et de pommes de terre, me fixant constamment. En lui donnant des petites bouchées je faisait des petits bruits comme si je nourissais un bébé.

Je me suis souvenue de mon séjour à l’hôpital lors de mon dernier choc anaphylactique. Aux urgences, alors que je ne respirais presque plus, juste assez pour répéter « Aidez-moi! », je me souviens avoir cherché à tenir la main de quelqu’un. C’était un relfexe, un besoin intense de sentir la présence d’un ou d’une autre avec moi.

C’est ce que j’ai tenté de faire à Kaligat: toucher, tenir et sourire. Sans forcer, c’est simplement ce qui m’est venu. Même en aidant une femme à faire pipi, ou en nettoyant le visage d’une autre. Aucun dégout, aucune crainte, juste un amour inconditionnel pour ces femmes mourantes et seules. C’est pas grand chose, ça ne change rien au fait qu’elles vont mourir, mais au moins un bref instant, certaines ont retrouvé le sourire.

Je suis repartie comme je suis venue, sans auréole au dessus de la tête, ni de satisfaction particulière; j’ai fais ce que j’avais à faire, et donné ce que je pouvais. C’était simple et incroyablement réel.

Tout le monde peut faire cette pratique de venir en aide, se connecter à un inconnu qui est dans le besoin. C’est pas la peine pour cela de donner de l’argent, de se ruiner, de lâcher sa vie et son confort pour le faire. Il est simplement question de chaleur humaine, et ça nous l’avons tous en nous. C’est ce qu’il y a de plus naturel. Alors je vous encourage, où que vous soyez, de partager un brin de votre lumière, pas au nom de Dieu, ni en espérant que cela fera de vous une meilleure personne, mais en pensant simplement à l’autre, à celui à qui vous allez tendre votre main pour qu’il la serre et se sente, un bref instant, moins seul.

« La solitude et le sentiment de ne pas être désiré sont les plus grandes pauvretés. Nous ne saurons jamais tout le bien qu’un simple sourire peut être capable de faire » – Mère Teresa

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